Des robots en liberté

J’étais sur mon poste de travail en fin de journée. Il n’y avait presque plus personne sur l’étage.

Le silence était complet. Je lève les yeux des écrans pour jeter un œil dehors. Je les aperçois, les bernaches de l’Agence spatiale, à travers la fenêtre de mon bureau.

J’ai un étrange sentiment qui m’envahit avec ce mot qui me vient à l’esprit : « liberté ». Je les regarde brouter le gazon, se promener, et c’est comme si je voyais mon espace de travail non plus comme un bureau, mais comme une prison.

Suis-je plus libre parce que j’ai un travail et que je peux me payer des biens, des denrées ? Suis-je plus libre parce que j’ai une auto et que je peux déplacer sur ces routes que d’autres ont bâties pour aller là où le vent me porte ?

À ce moment précis, je ne me suis pas senti libre, mais plutôt comme un prisonnier. Pas n’importe lequel : un prisonnier qui aurait bâti sa propre cellule. Pierre après pierre, en y ajoutant une grande fenêtre, un sous-sol, une grande chambre, en choisissant la couleur de la peinture, tout le nec plus ultra.

Oui, mais quand bien même une cellule ressemblerait à un palais, quand bien même elle serait couverte d’or et de pierres précieuses, une prison est et reste une prison pour le corps et surtout pour l’esprit.

Je suis allé à l’école pour me trouver une voie, une carrière. J’ai changé de travail à travers le temps pour améliorer, à l’époque je crois, mon niveau de vie. Dans le processus, j’ai beaucoup pensé au bien-être, le mien, celui de mes proches, et aussi au temps. À tout ce temps que nous passons au travail, et puis au temps en transit pour les allers-retours.

Dans cette quête, je n’ai pas été poussé par le goût, l’ambition ou l’argent. Enfin, peut-être un peu, mais je me rends compte que mes réflexions passées ont majoritairement toutes, ou à peu près, tourné autour du concept de qualité de vie. Concept qui peut être fondamentalement différent selon chaque individu.

Ce n’est qu’aujourd’hui, devant ces bernaches, que j’envisage l’aspect de la liberté. La liberté et la qualité de vie sont deux choses bien différentes. Je peux avoir une très belle qualité de vie sans pour autant goûter au doux fruit de la liberté. Et l’inverse est aussi vrai : on peut se sentir, s’approcher de la liberté des oiseaux et avoir une bien piètre qualité de vie.

Le sentiment que je ressens est comme une mini-illumination. La réalisation, à ce moment précis, que la vie qui est mienne a été aiguillée non seulement par mon vouloir, mes choix, mais aussi par des forces externes, invisibles et omniprésentes, prenant toutes sortes de noms : la vie, la vie, l’économie, la société, etc. Des concepts si gros, si hauts et si larges qu’on ne peut pas les saisir pleinement. On sait juste qu’ils régissent nos vies en silence, dans notre quotidien.

La liberté, serait-ce de ne pas être régi par aucune règle, aucune ?

Si nous devions revenir à l’ère primale, l’espèce humaine n’irait pas loin, je vous l’accorde. D’un autre côté, si nous ne faisons rien pour changer, j’ai peur que nous devenions un peu plus chaque jour comme des automates.

Je n’ai pas peur de l'ère des robots, car à nous regarder aller, je trouve que nous leur ressemblons de plus en plus déjà.
Regardez-nous marcher.
Regardez-nous penser.
Regardez-nous travailler.

Un robot, ne serait-ce pas une entité qui fait des tâches répétitives ? Qui a une routine journalière bien planifiée ? Jusqu’ici, je pourrais dire ça de moi.

Alors oui, ils n’ont peut-être pas la faculté de penser par eux-mêmes, mais à ceci, je réplique que même si nous l’avons, nous l’utilisons de moins en moins, gros merci à l’IA pour ça.

Plus souvent qu'autrement, je sens que nous nous laissons guider par les « courants » de la vie. La seule chose qui nous différencie vraiment des machines, ce sont nos émotions : la tristesse profonde, la joie pure, l’amour avec un grand A.
J’aime à penser que les machines ne sont pas prêtes à les ressentir avant loooongtemps. J’imagine un robot pétant sa coche pour x raison, ça me fait bien rire…

Alors, sommes-nous vraiment libres ? Aujourd’hui, je me le demande. Hier, je n’y pensais pas le moins du monde et demain, j’oublierai peut-être cette réflexion…

Je ne suis pas assez fou pour ne pas voir que nous sommes ô combien plus libres que certains peuples opprimés dans le monde et ô combien plus chanceux.

Reste qu’aujourd’hui, dans mon mur de verre au travail, je regarde les bernaches et je pense à ce mot : "LIBERTÉ".


Ricardo da Fonseca




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